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Faubourg du Saint-Esprit,
Extraits du livre J. -L. P. Quelle a été la démarche de saint Ignace? Il a suivi l'histoire sainte. Il s'est mis dans les pas du Seigneur sur son chemin pascal. Le caractéristique la plus importante de la spiritualité ignatienne est d'être une foi personnalisée. C'est cela, me semble-t-il, qui rend la rend si attirante. Les gens ne vont pas croire parce que c'est l'habitude, dans leur famille, leur pays, leur tradition — ou même par accident! Ils croient personnellement, coeur à coeur. Logiquement, il s'agit donc aussi d'une spiritualité qui souligne très fortement la responsabilité personnelle que chacun a, ou est appelé à avoir, dans l'histoire avec nous. Dans le chemin des Exercices Spirituels, pendant la fameuse première semaine, chacun est conduit à découvrir qu'il est d'une manière ou d'une autre solidaire d'une histoire qui tourne mal. Que d'une manière ou d'une autre nous sommes tous — un mot français dit cela très bien — de « connivence » avec les forces du mal dans le monde. Ensuite le Christ, au lieu de nous laisser dans cet état, veut nous sauver; c'est-à-dire qu'il nous appelle à construire avec lui, dans la réalité du monde, une nouvelle civilisation d'amour (pour reprendre les paroles du Saint Père), et à faire comme lui a fait. Chacun assume sa responsabilité pour tout ce qui se passe dans le monde. Il n'est pas question de rester spectateur, mais d'être engagé dans un drame où les forces du mal se battent avec Dieu, si l'on veut employer le langage apocalyptique. J. -L. P. Toutes sortes d'indices — ventes de livres, de revues, assistance à retraites — montrent que la spiritualité ignatienne continue à attirer beaucoup de monde alors même que le nombre des jésuites diminue, en tout cas en Europe de l'Ouest. Comme expliquez-vous ce mouvement divergent? L'audience de la spiritualité ignatienne n'est pas liée au nombre des jésuites. Au contraire! Beaucoup est fait pour aider des personnes qui ne sont pas du tout des jésuites à donner les Exercices spirituels. Dans notre tradition, dès le début, nous avons refusé d'avoir des groupements sous la juridiction des jésuites. Un grand nombre de familles religieuses sont de spiritualité ignatienne, mais sont complètement indépendantes de la Compagnie de Jésus. Nous n'avons pas de tiers ordre ; et chaque fois qu'un groupe est trop lié à la Compagnie — pratiquement, lorsque ce sont des jésuites qui doivent tout faire -‘ nous nous rappelons que la spiritualité ignatienne veut justement que chacun, dans son groupe ou avec sa communauté, trouve son propre chemin grâce à cette spiritualité. En particulier se pose la question des femmes. Il a existé quatre ou cinq jésuitesses, au tout début de la Compagnie. Puis saint Ignace a rompu avec elles. Mais il n'est pas vrai, contrairement à ce qu'on dit souvent, qu'il a interdit aux jésuites de guider des jésuitesses. Seulement, ce sont les femmes elles-mêmes qui doivent donner forme à la spiritualité ignatienne en tant que femmes. Ce qu'un homme ne peut pas faire! De la même façon, nous insistons auprès des communautés chrétiennes laïques avec lesquelles nous sommes liés pour qu'elles vivent la spiritualité ignatienne en tant que laïques, d'une manière laïque, et qu'elles ne soient pas un tiers ordre des jésuites. J. -L. P. : Vous avez insisté d'emblée sur ce qui distingue la spiritualité ignatienne proprement dite de la spiritualité des Constitutions de la Compagnie. La spiritualité des Constitutions est une manière de concrétiser la spiritualité ignatienne. Elle repose avant tout sur l'idée de la mission. On oublie parfois que saint Ignace a forgé le sens moderne du mot « mission » : aller prêcher l'Évangile ailleurs. Même s'il s'est produit ensuite un déplacement. Car si nous pensons d'abord aujourd'hui à la mission « vers » quelqu'un — et c'est ce quelqu'un ou ce groupe qui identifie la mission -‘ saint Ignace pensait d'abord, lui, à celui qui a « missionné », qui a donné la mission, c'est-à-dire le Seigneur. Dans les Constitutions, tout repose sur le fait que nous ne voulons pas construire « notre» Compagnie de Jésus ; nous ne voulons pas faire « nos » oeuvres à nous ; mais nous voulons être au service de l'Église. Avec pratiquement un double gouvernement: le gouvernement du général qui doit assembler les jésuites, les préparer à leurs missions ; et le gouvernement du vicaire du Christ sur terre, c'est-à-dire le pape, qui au lieu d'assembler va au contraire les renvoyer tous dans le monde pour les missions qu'il donne. Il y a là un double mouvement: rassembler et disperser. Dans l'esprit des jésuites, la grande question est toujours : qu'est-ce que le Seigneur veut de moi 7 Quel travail ? Quel genre de vie 7 D'où l'importance, et le mot est maintenant très en vogue, du discernement. Discerner ce que Dieu veut de nous et comment Il peut se servir de nous. Parce que c'est la seule chose que nous désirons. Le Christ lui-même était missionnaire, envoyé par son Père. Il se sentait toujours en mission et il a missionné, c'est-à-dire qu'il a envoyé, les apôtres. Et c'est ça qui reste l'attribution première de la Compagnie de Jésus : continuer aujourd'hui, auprès des hommes de notre temps, la mission du Christ, avec une préférence pour les personnes qui ne connaissent pas ou qui connaissent malle Christ. Si nous avons un général à vie, c'est, comme disait Ignace (mais il ne faut pas l'ébruiter, parce que je crois que ce n'est pas exact), parce que nous ne voulons pas perdre notre temps dans d'interminables élections tous les six ans. Si nous n'avons pas de Congrégation générale régulière, c'est pour la même raison. Pour que nous puissions consacrer toutes nos énergies à la mission. La vie communautaire est en fonction de la mission, avec toutes les difficultés que cela comporte. Nous ne vivons pas la vie communautaire pour elle-même, comme plusieurs familles religieuses le font. Nous avons découvert, mais c'est sous l'influence du Saint Père, que vivre la vie communautaire en tant que telle est aussi une mission. Dans un monde extrêmement divisé où il semble humainement impossible de vivre ensemble, la vie communautaire témoigne que des hommes, qui ne sont nullement destinés à vivre normalement ensemble, vivent en communauté, prient ensemble, travaillent ensemble, dans le Christ. Qu'ainsi le commandement d'amour n'est pas une utopie mais une réalité. De nouveau, cela devient pour nous un critère de mission. ===== « Le dialogue en tant que tel doit être bien compris. Même dans l’Église, il ne manque pas de personnes et de groupes qui s’en méfient énormément. Pour eux, il convient tout simplement de proclamer la vérité ; et la vérité est à prendre ou à laisser. Tout ce qui est dialogue leur semble être une sorte de marchandage, une démarche qui compromet de toute façon la vérité pure de la foi. D’autres considèrent le dialogue comme une manière de convertir, mais une manière douce. Au lieu d’attaquer de front, il vaut mieux emprunter une espèce de déviation ; et le dialogue est cette déviation » (p. 55). « Les catholiques ne vivent pas pour eux-mêmes ; ils sont là pour rayonner de leur foi, ce qui ne signifie pas seulement proclamer une doctrine, mais surtout rayonner d’une façon de vivre en chrétien. À ceci vous allez être reconnus : si vous vous aimez les uns les autres. C’est ce rayonnement qui est en fin de compte le dialogue de la vie et le dialogue dans la vie. Le plus souvent, cela n’aboutit pas à un échange au niveau des vérités de la foi, mais c’est là que se vivent les richesses et les valeurs du christianisme rayonnant, avec le Christ au centre » (p. 58). «
Il me semble que le dialogue en tant que tel a besoin d’être
encore réfléchi. La tendance du dialogue
est toujours de faire de l’autre un autre soi-même, de ne
parler avec lui que des sujets sur lesquels on est d’accord d’avance.
Ce n’est pas vraiment un dialogue avec d’autres en tant
qu’autres, mais avec quelqu’un qui est plus ou moins comme
moi. Bien sûr, il n’est pas possible de se battre constamment.
Alors, chacun se rallie à la formule fameuse : on est d’accord
pour être d’accord, mais on veut toujours terminer en beauté.
Or, le vrai dialogue a lieu précisément avec l’autre
en tant qu’autre, ce qui suppose que l’autre est vraiment
un « L’incarnation fait problème un peu partout. Le Christ en tant que sage sera accepté ; en tant que défenseur des pauvres, il sera très bien reçu. Mais le Christ Fils de Dieu, deuxième personne de la Trinité, tout en étant juif, est la pierre d’achoppement des contradictions qui tracent dans un dialogue des frontières infranchissables » (p. 69). « Il me semble que, lorsque nous parlons d’inculturation, une expression plus juste serait celle d’interculturation. Il ne s’agit pas de parachuter notre foi dans une culture, parce que cette foi arrive inévitablement avec sa propre culture. Elle est dans une enveloppe. Et les linguistes savent que cette enveloppe n’est pas un vêtement, mais l’être même de l’homme. On ne change pas de culture comme on change de chemise, ainsi qu’on le pensait autrefois. La langue comme maison de l’être est une réalité. Il est beaucoup plus juste de dire que l’annonce de la foi se passe dans une rencontre de cultures. Une culture qui la désire ou qui l’accueille, et une culture qui la propose. Cela signifie aussi que cette foi sera reçue par l’autre culture à sa manière. Ce qui exige de l’Église qu’elle ait un visage dont les traits puissent être reconnus par tous comme l’accomplissement de leur désir religieux. C’est ça le grand problème de l’inculturation. Il ne fait pas de doute que des gens comme Ricci, qui arrivaient dans leurs vêtements, avec leurs manières de faire, en ont changé pour assurer la possibilité d’une rencontre et d’une manière de vivre la foi, la foi catholique, dans laquelle les autres pouvaient reconnaître l’accomplissement, la plénitude de leur désir religieux » (p. 71). « La
promotion de la justice est simplement intolérable si elle est
coupée de la charité, du commandement d’amour.
Parce que alors la justice devient celle de telle ou telle idéologie.
Le commandement d’amour, lui, est universel, sans exclusivité.
Le paradoxe est que la charité peut être aussi bien fausse
que vraie. Le risque est celui d’une charité inefficace.
La charité sans la justice est une velléité. Alors
la justice est nécessaire, en particulier dans le traitement
des causes de l’injustice. Mais une justice sans amour ne portera
pas de fruits » (p. 144). Extraits du Faubourg du Saint-Esprit, un livre d’entretiens du P. Peter Hans Kolvenbach avec Jean-Luc Pouthier (Éd. Bayard, 158 p., 18 €). |
Voir aussi : > Qui est le Père Kolvenbach ? > Le Père Général parle de la Compagnie et du Pape > 5 questions à l'occasion de ses 50 ans de vie religieuse > Les cinq préférences apostoliques des jésuites selon le P. Kolvenbach > Sa lettre sur l'apostolat social > Sa visite à l'école Sainte-Geneviève (Versailles) > Son séjour au Cised (Saint-Denis) > Constitutions et Normes complémentaires de la Compagnie de Jésus |
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