Le
Frère Lorenzo Ryosai de Hizen
premier jésuite japonais
1525 - 1592
Le trouvère aveugle
à qui Dieu a donné la lumière
Dans un village de pêcheurs d'une dizaine
de maison de l'île de Kyushu, au Japon, naquit en 1525 un
enfant fragile et presque aveugle, ne voyant que d'un oeil qui lui
permettait tout juste de trouver son chemin. Il portait le nom de
Ryosai.
Au 16 ème et au 17 ème siècles,
au Japon, les aveugles pouvaient, selon leur situation économique,
parvenir à de bons métiers comme masseurs, médecins, musiciens et
même parfois comme conseillers des grands seigneurs. Pour Lorenzo
né dans une famille pauvre, il n'y avait qu'une possibilité : parcourir
routes et villages en chantant, en s'accompagnant de son biwa
(luth japonais), les histoires des guerriers d'autrefois. S'ils
avaient une certaine facilité à s'exprimer, les aveugles arrivaient
parfois à être catéchistes dans les temples bouddhistes. Pour Lorenzo,
qui ne savait ni lire ni écrire, il n'y avait que peu de possibilités.
Un jour, après avoir appris à jouer de son biwa, il quitta son foyer
et son île. Il se fit biwa-hoschi,
trouvère ambulant.
Au cours de son errance, il arriva un jour de l'automne
1551 à la ville de Yamagushi ; dans l'une des rues principales de
cette ville, il entendit l'étrange voix d'un étranger. Assis sur
la margelle d'un puits, celui-ci expliquait, avec l'aide d'un interprète,
une nouvelle religion centrée sur l'idée d'un seul dieu, appelé
Deus, créateur de toutes choses. Lorenzo s'arrêta pour écouter,
demanda des précisions, puis resta là pour vivre avec le Père Maître
François Xavier et son interprète, le Frère Juan Fernandez. Il reçut
le baptême et mit sa vive intelligence et sa prodigieuse mémoire
au service de sa nouvelle religion: le meilleur catéchiste de l'Église
du Japon était né.
Les premières informations qui nous sont données
sur lui nous disent : Lorenzo
parle très bien la langue du Japon et encore mieux des choses de
Dieu. Il vit dans l'obéissance, la pauvreté et la chasteté.
A Yamagushi, Lorenzo trouve une terre désolée et
une chrétienté dispersée sur ordre de Mori Monorails. Il se rend
alors à Bongo (Iota), où il est reçu dans la Compagnie de Jésus
en 1556 par le Père Torres, avec l'accord du Père Melchior Nunes,
Provincial arrivé la même année. Il était le premier Japonais à
être reçu dans la Compagnie. En 1557, nous le trouvons accompagnant
le Père Gaspar Vilela sur sa terre natale. Ce dernier, après avoir
parlé de son travail avec les Portugais, ajoute :
Un Frère japonais prêchait les Japonais.
Né dans ce pays, il porte le nom de Lorenzo ; je vous en ai déjà
parlé. Il a une très mauvaise vue ; mais le Seigneur dans sa miséricorde
lui a accordé bien des dons avec le désir de donner la lumière à
bien des hommes, et c'est ce qui se fait pour beaucoup par son intermédiaire.
Parmi ces "beaucoup" que Lorenzo amena au baptême étaient son père
et sa mère.
En septembre de cette même année, Lorenzo part
de nouveau vers Kyoto. Il accompagne le Père Vilela et deux autres
Japonais. L'un d'eux, Diego, né à Sakamoto, leur donna l'hospitalité
dans cette ville. De là, ils essayèrent à nouveau de se rendre à
Hieisen. Ils échouèrent, mais réussirent du moins à prendre pied
à Kyoto. Ces années de vie à Kyoto furent des années difficiles,
dans une grande pauvreté ; persécutés, ils furent ensuite expulsés.
Cependant, petit à petit, le labeur de ces deux vaillants missionnaires
commença à porter du fruit. Lorenzo est alors le catéchiste,
le messager qui, le bourdon en main, va d'un lieu à un autre demandant
de l'aide. De temps en temps, nous trouvons dans les lettres des
nouvelles de ce genre : Chaque
jour croissait le concours des gens qui venaient l'écouter; ne s'arrêtant
pas du matin au soir, à force de parler sans repos, le Frère Lorenzo
en vint à cracher du sang et à perdre tellement ses forces qu'il
ne pouvait plus tenir debout. Mais, soutenu par la grâce de Dieu,
il ne s'arrêta pas, bien que ce ne fut pas sans grandes peines ...
En
1564, arrivèrent à Kyoto le Père Luis Frois et le Frère luis de
Almeida. C'est à cette époque que remonte la description
faite par Almeida de la prédication de Lorenzo : Dire
son audace, sa grâce et sa facilité de parole, et aussi les raisons
très claires par lesquelles il démontrait l'existence d'un Créateur...
Je suis resté émerveillé non pas tant de ce qu'il disait - chose
dont nous parlons sans cesse ici - que de la grâce et la clarté
avec lesquelles il présentait tout... Pour être encore plus clair,
il faisait comme s'il était un païen, puis argumentait contre les
raisons qu'il avait présentées... Une fois la prédication achevée,
qui durait trois bonnes heures, tous demeuraient stupéfaits.
En 1565, il passa à l'Eglise de Bongo, où il enseigna
le japonais aux nouveaux missionnaires. L'année suivante, il fut
à nouveau envoyé à Sakai et à Kyoto, cette fois comme compagnon
du Père luis Frois. Commence alors la période la plus brillante
de sa vie. Il s'entretient à plusieurs reprises avec Oda Nobunaga,
l'homme qui commença l'unification du Japon et fut pendant plus
de trente ans le maître incontesté du Japon central. A l'occasion
de l'une de ses visites eut lieu une discussion avec le bonze Nichijo
Shonin, ennemi véhément des chrétiens. Dans la chaleur de la discussion,
acculé dans ses derniers retranchements par Lorenzo, Nichijo se
saisit d'une épée de Nobunaga pour couper la tête de Lorenzo. Celui-ci
n'eut la vie sauve que grâce à la rapide intervention de Tokichiro,
général de Nobunaga, connu dans l'histoire sous le nom de Ioyotomi
Hideyoshi.
Jusqu'en 1587, Lorenzo continua à se dépenser inlassablement
dans diverses villes : Sakai, Kyoto et Azuchi, la nouvelle cour
de Nobunaga; c'est là qu'en 1580 il amena au baptême le daïmyo Kyogotu
Takayoshi et son épouse. Il collabore alors à la construction de
la nouvelle église d'Azuchi et, à Takatsuki, prêche devant les vassaux
de Takayama Hukon. Lorenzo est là lorsque le supérieur de la Mission,
le Père Francisco Cabrai, et le Visiteur, le Père Valignano, s'entretiennent
avec Nobunaga.
Et, lorsque le Père Coelho, Vice-Provincial, se
rend en 1586 à Osaka pour demander à Hideyoshi de se rendre
à Kyushu pour soumettre le daïmyo de Kagoshima, Hideyoshi se fait
lui-même le guide de la visite du château tout en plaisantant avec
Lorenzo, en lui rappelant la discussion qu'il avait eue avec le
bonze Nichijo Shonin. Malgré cela, Toyotomi Hideyoshi décrète le
25 juillet 1587 l'expulsion des missionnaires ; Lorenzo doit se
rendre à Hirado, puis de là à Nagasaki. Il dépense ses dernières
forces dans l'Église de Koga, aux environs de Nagasaki, en
compagnie du Père Gil de La Mata. De ce temps date le commentaire
d'une lettre envoyée à Rome : Le
Frère Lorenzo, japonais, aide le Père; il fut le premier japonais
reçu dans la Compagnie. Il a 65 ans. C'est un homme particulièrement
exemplaire qui a un grand zêle pour les âmes. En dépit de son âge
et de toutes ses infirmités, quand cela est nécessaire, il prêche
encore deux ou trois fois par jour.
Lorenzo mourut le 3 Février 1592. Il était dans
sa chambre en train de parler avec un autre Frère et un chrétien
quand il leur demanda de sortir un moment; il appela alors un jeune
homme qui prenait soin de lui et lui demanda de l'aider à s'asseoir
dans son lit. C'est ce que fit le jeune homme en le soutenant par
derrière. Ainsi assis, Lorenzo prononça doucement le nom de Jésus
et, sans que le jeune qui le soutenait s'en rende compte, il rendit
alors son âme au Seigneur.
Ses frères jésuites ont ainsi résumé la vie de
Lorenzo : il voyait peu avec son corps,
mais il était éclairé par Dieu et voulait en éclairer beaucoup d'autres.
Son compagnon de tant d'années de travail, le Père
Luis Frois, conclut ainsi son récit : bien
que, par nature, il était un bien pauvre instrument, étant aveugle
et né de bien pauvres parents, sans aucune connaissance de la culture
du Japon et de la nôtre, il servit si bien notre Seigneur qu'il
a été comme le fondement de toute la chrétienté de Miyako (Kyoto).
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